Un célèbre brigand ferrettien sous le second empire

CHARLES JUD (1834 - ?)

 

Étrange destin que celui de ce jeune Ferrettien qui est à l'origine d'une des plus retentissantes affaires criminelles qu'aient enregistrées les annales judiciaires au milieu du XIXe siècle. Après ses méfaits et crimes, Charles Jud devient à partir de 1860 le truand le plus recherché de France par les policiers de Napoléon III.

La famille de Charles

Jacques, le père de Charles, né en 1787 à Ferrette, est le deuxième enfant d'une fratrie de cinq. Il épouse une jeune fille originaire de Bourogne dans le Territoire de Belfort.

Le couple s'installe à Ferrette dans une maison du faubourg et aura huit enfants. Charles est l'avant-dernier des huit enfants dont trois meurent en bas âge.

Le père de Charles s'établit comme boulanger à Ferrette où il fait de mauvaises affaires. La famille émigre alors dans le village natal de son épouse à Bourogne où le père devient cabaretier. Charles naît dans cette localité en 1834, mais au bout de deux ans la famille revient à Ferrette où le père devient journalier.

Une jeunesse ferrettienne

Charles passe donc son enfance et son adolescence à Ferrette. Avec toute la jeunesse ferrettienne d'alors, il fréquente l'école primaire élémentaire située au premier étage de l'hôtel de ville. Sa fréquentation scolaire est plutôt intermittente que régulière. Il a une sainte horreur de la discipline. Quand le maître d'école, pour une frasque faite en classe, lui administre une correction, la schlague sur le derrière ou des coups de baguette sur le bout des doigts, Charles n'a cure de ces raclées presque journalières. Dur à la souffrance, il se moque des coups.

Mais dans la région montagneuse et boisée des environs de Ferrette, Charles excelle dans le braconnage et le chapardage : grimper aux sommets des arbres avec des crampons en fer (d'Stiegise), découvrir des nids d'oiseaux et s'emparer des petits ou des œufs, poser des collets (Strecklarechta) afin d'y attraper lièvres, renards ou martres.

À la fin de sa scolarité vers quatorze ans, Charala ne s'adonne pas à un métier régulier. Pendant plusieurs années, il se contente d'être commissionnaire, garçon de course, au service des fonctionnaires de Ferrette. Cette existence moitié libre, moitié occupée, convient fort bien au jeune aventurier : elle répond à sa nature qui a besoin de liberté et d'indépendance.

Fin janvier 1850, peu avant le seizième anniversaire de Charles, son père Jacques décède. Débordée par les charges familiales, la mère ne peut sérieusement veiller à l'éducation de ses enfants et c'est ainsi que Charles finit par s'accoutumer au chapardage et au vol.

Une carrière de vol

Charles en veut notamment à un de ses voisins, un épicier. À l'aide d'un passe-partout, Charles se glisse régulièrement dans sa cave remplie de marchandises de toutes sortes et s'attribue tout ce qui est à sa convenance.

Il s'avère que Charles continue à suivre ses mauvais penchants car à vingt ans il a déjà subi deux condamnations par le tribunal de police correctionnelle d'Altkirch pour vol. En janvier 1855, au moment où se déroulent les opérations de tirage au sort de sa classe d'âge pour le service militaire, c'est le maire de Ferrette qui tire à sa place car Charles est en train de purger une peine de six mois pour vol dans la prison d'Altkirch. Le sort l'ayant désigné, il est affecté à Oran en Algérie où il arrive le 18 août 1855.

Dans la nuit du 15 au 16 juin 1859, Charles est surpris par une ronde dans l'atelier du maître tailleur du régiment, en train de dérober plusieurs paquets d'étoffes. Le voleur est mis en état d'arrestation dans la prison du régiment. Le surlendemain, le 18 juin, lorsqu'on veut le transférer à la prison de la division, la cellule est vide. Au cours de la nuit, il a fait un trou dans le mur de sa cellule et s'est évadé de la caserne sans que personne ne s'en aperçoive. Il est immédiatement signalé comme déserteur. Le général ordonne de poursuivre Charles Jud par contumace sur le crime de vol qualifié d'effets militaires, et le Conseil de guerre d'Oran le condamne à 20 ans de travaux forcés et à la dégradation militaire pour désertion.

Après son évasion, Charles parvient à s'approprier les papiers et la patente d'un sieur Jules Matricon, tailleur d'habits, et, sous ce faux nom, il réside pendant un an en Algérie, puis regagne la France.

Après une courte visite à ses frères établis à Paris, son humeur vagabonde le pousse à visiter les lieux où il a passé ses jeunes années. Six ans se sont passés depuis son départ, il n'est pas reconnu et échappe aux recherches dont il fait l'objet. Avec un sans-gêne incroyable, quoique condamné à 20 ans de travaux forcés et signalé comme déserteur, il circule dans tout le pays, revoyant ses amis et connaissances. À Ferrette il rend visite à sa mère à qui il remet sa photo.

L’invention de la piraterie du rail

Dans la nuit du 12 au 13 septembre 1860, un garde-voie en surveillance de nuit trouve sur la voie ferrée entre Illfurth et Zillisheim un homme inanimé et blessé à la tête. Il est ramené à Zillisheim où un médecin lui donne des soins. Au bout de plusieurs heures il finit par reprendre connaissance, arrive à décliner son identité et à raconter sa mésaventure.

Il se présente comme le docteur Heppé, chirurgien russe ayant le grade de major dans l'armée de son pays, et il raconte qu'il a pris le train à Paris sur la ligne de l'Est pour la destination de Mulhouse prévue à 22 heures.

Alors qu'il s'est assoupi seul dans la pénombre de son compartiment de 1ère classe, il est rejoint pendant le trajet par Jud qui se jette sur lui, le frappe violemment à la tête, le dépouille de ses effets et le jette par la portière sur la voie. Le Dr Heppé est incapable de donner le signalement de l'agresseur, mais donne aux policiers des indications sur les objets et valeurs qui lui ont été dérobés : un petit sac en cuir porté autour de son cou contenant des pièces en or françaises, des billets de banque et des pièces de monnaie russes ainsi que des bons sur le trésor russe. Il manque également une gibecière de voyage à fermoir en maroquin noir et une montre en or avec chaîne.

Après avoir sauté du train en marche à la faveur d'un ralentissement, Charles arrive le même soir vers minuit à l'hôtel de « La Tête d'Or » à Altkirch.

Les gendarmes sont sur les dents car avec l'agression sanglante du Dr Heppé, c'est la première fois qu'on enregistre une tentative d'assassinat dans un train. Il en faudrait moins pour dissuader les gens de monter dans ce moyen de transport récent où apparemment leur sécurité n'est pas assurée.

Charles décide de se réfugier un certain temps en Algérie où il commet d'autres vols. Lorsqu'il revient dans le Sundgau il se fixe momentanément à l'auberge de « L'Ours Noir » à Altkirch sous le nom d'emprunt de Matricon.

Le commissaire de police Zimmermann prend ses repas à la même table de l'hôtel que Charles. Loin de fuir la gendarmerie et la police, Charles affecte de les fréquenter, leur demande des renseignements sur l'affaire Heppé et maudit l'auteur de cet horrible forfait. Non seulement il mange d'excellent appétit sous la protection des représentants de la loi, mais il circule librement en faisant l'admiration, pour sa tenue élégante et sa belle prestance, de toutes les bonnes gens qui voient en lui un étranger de marque.

Le 26 novembre après avoir pris l'omnibus pour Ferrette, il prend ses quartiers à l'auberge Botzy de Koestlach, à trois kilomètres de la petite ville de son enfance. Il compte assouvir sa passion de la chasse dans cette région giboyeuse qu'il connaît bien. Après plusieurs années d'absence et sous un déguisement qui le rend méconnaissable, il se fait passer pour un chasseur de passage. Il se fait présenter par l'hôtelier à la société locale et rapidement il est invité à participer à une de leurs parties de chasse.

Arrestation et évasion

C'est là qu'un convive particulièrement perspicace le reconnaît. S'était-il souvenu du petit braconnier ? Ou avait-il vu son signalement placardé à la porte de la mairie pour condamnation à vingt ans de travaux forcés ? Quoi qu'il en soit, quelqu'un s'éclipse et prévient Riegert, le maréchal des logis de la gendarmerie de Ferrette. Il arrive à l'auberge avec tous ses gendarmes, pour arrêter Charles.

Ce dernier proteste énergiquement et affirme qu'il s'agit d'une grossière erreur. Mais on trouve sur lui et dans sa malle, une gibecière en maroquin noir, treize billets de banque russes, des bons sur le trésor russe, un porte-monnaie contenant 354 francs en or français, une pièce russe, une montre en or et trois passeports établis à des noms différents.

La découverte de tous ces objets et valeurs entre les mains de ce malfaiteur permet de supposer que Charles Jud est l'auteur de la tentative d'assassinat commise sur le médecin russe Heppé. Le soir même, il est emmené menotté à la prison de Ferrette où il est enfermé dans un cachot.

À quatre heures du matin, le maréchal des logis Riegert, accompagné du gendarme Aubry, se présente à l'hôtel de ville pour prendre des nouvelles de son prisonnier. Dans le corps de garde, il prend des informations auprès du veilleur de nuit Hardy, lorsqu'ils entendent des gémissements poussés par le captif.

Riegert et Aubry jettent un coup d'œil par le judas mais n'aperçoivent pas Charles dans sa cellule. Ils entrent alors dans le cachot mais Jud, qui s'était caché dans l'angle mort formé par le mur et la porte, et qui était arrivé à se débarrasser de ses menottes, pousse violemment les deux gendarmes à l'intérieur et les enferme à double tour.

Au corps de garde, il s'empare d'un sabre qui pend à un mur, menace et terrasse le veilleur de nuit Hardy qui veut lui barrer le passage, puis s'enfuit de l'hôtel de ville.

Un assassinat dans un train de nuit

Le 6 décembre 1860 à 3h15 du matin, le train, parti la veille de Mulhouse, entre en gare de l'Est à Paris. En ouvrant la porte du compartiment de 1ère classe le plus rapproché de la locomotive, un agent de contrôle découvre un homme mort étendu entre les banquettes, la tête dans une mare de sang.

Le médecin appelé conclut à une mort violente : trois balles de petit calibre ont été tirées sur la victime à bout portant. La tête et certaines parties du corps portent les traces d'incroyables violences qui témoignent de l'acharnement du meurtrier.

Il s'agit d'un certain M. Poinsot, 60 ans, président de Chambre à la Cour impériale de Paris. Ce notable venait d'être la victime d'un crime odieux, et le vol semble avoir été le mobile de l'assassinat, car l'argent qu'il avait sur lui dans un porte-monnaie en maroquin noir, sa montre en or, une chaîne en or garnie d'un rubis et son sac de voyage en cuir avaient disparu.

Ce faisceau d'indices amène la police à suspecter un certain sieur Matricon dont le mode opératoire rappelle celui de l'agression du Dr Heppé. On se souvient aussi qu'un certain Charles Jud s'est évadé à Ferrette après s'être fait arrêter en possession d'effets et de valeurs ayant appartenu au chirurgien russe.

Enfin, à la vue du portrait remis par Charles à sa mère, certains passagers du train Mulhouse-Paris, du personnel des hôtels où un nommé Matricon avait séjourné, l’ont reconnu Jud.

La traque et les condamnations

Un mandat d'amener est délivré contre Charles Jud et son signalement est diffusé :

« âge 27 ans, taille 1m68, cheveux et sourcils bruns, front haut, visage long et maigre, cicatrice au-dessus de l'œil, plusieurs dents cassées, barbe brun rougeâtre… »

On croit le découvrir partout, des journaux signalent régulièrement son arrestation. La police est ridiculisée, et si on veut s'attirer les foudres d'un agent de police, il suffit de lui crier :

« Tu ferais mieux de chercher Jud ! »

Les mamans menacent leurs enfants de faire venir Jud quand ils ne sont pas sages.

En dépit des recherches les plus minutieuses, des investigations les plus complètes de la justice et de la police, non seulement en France et à l'étranger, Jud reste introuvable. Car celui-ci déploie une énergie peu commune, se déplaçant constamment, modifiant sa physionomie, se rasant barbe et moustache et portant perruque et lunettes à verres colorés.

Le 15 octobre 1861 la Cour d'assises de la Seine condamne Jud par contumace à la peine de mort pour l'assassinat du président Poinsot.

Le 4 juin 1862 la Cour d'assises du Haut-Rhin condamne également Charles Jud par contumace à la peine de mort pour tentative d'assassinat suivie de vol commise sur la personne du Dr Heppé le 12 septembre 1860.

Mais qu’est-il advenu de Charles Jud ?

Dix ans après la condamnation de Charles Jud, les poursuites sont abandonnées, l'Empire a disparu et a été remplacé par la Troisième République.

La voie est ainsi ouverte pour prêter à Charles les destins les plus extravagants et improbables. Pour les Ferrettiens il se serait établi à Alexandrie en Égypte et y aurait mené jusqu'à sa mort l'existence paisible d'un riche négociant. Pour d'autres il serait devenu « ministre des finances d'un roi nègre ».

Charles Jud, le petit chapardeur, le jeune voleur, le déserteur, le criminel introuvable, doublement condamné à mort, entrait dans la légende.

Roland Vogel

Source : Roland Vogel, Charles Jud, Annuaire 2018 de la Société d'Histoire du Sundgau, p. 177-216.

Reproduction photographique rectifiée d'un daguerréotype de Charles Jud (1860)
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Reproduction photographique rectifiée d'un daguerréotype deCharles Jud (1860)


Dessin d'eṕoque montrant Jud lors de son arrestation (Miroir de l'Histoire)